
du 1 novembre au 2 novembre
au TPR
d’après Agota Kristof
Théâtre / Marionnettes

« Eso no duele » / « Ca ne fait pas mal »
Créé au Chili en 1999, c’est un somptueux spectacle que nous avons le plaisir d’accueillir dans le cadre de la Semaine Internationale de la Marionnette en Pays Neuchâtelois.
La Compagnie Teatrocinema aime questionner sans cesse ses créations en les jouant dans la durée. Ce Gemelos, après 12 ans de tournée, n’a absolument rien perdu de sa force ni de sa beauté. Il appartient désormais à ces spectacles cultes presque intemporels dont la justesse tant du propos que de la mise en scène continue de toucher droit au cœur et à l’intelligence.
Librement adaptée du Grand cahier d’Agota Kristof, cette version, contrairement au récit dur et noir du roman, en propose une lecture en conte de fées, où le pire n’est pas nié mais surmonté, car le malheur y est un préambule à la joie.
Ainsi les deux jumeaux, confiés à leur grand-mère acariâtre, surnommée la sorcière, livrés à eux-mêmes dans un monde hostile, apprennent rapidement à s’endurcir le corps et l’esprit pour survivre. Ils se font subir toutes sortes d’exercices dédiés à les aider à affronter la cruauté et les horreurs de la guerre, soudés et portés par leur sens aigu de la fraternité.
Cette pièce qui tente de dire l’innommable – l’enfance volée, la guerre, la Shoah - tient sa force rare d’avoir été transposée dans l’espace miniaturisé d’un castelet de marionnettes, mi-hommes, mi-automates. Cette interaction unique et fastueuse entre acteurs, masques, objets, gestuelle, musique, costumes, décors, projections, procédés d’illusion, jeux de miroir, d’espace, d’échelle… apporte tout le merveilleux nécessaire pour extraire la fable.
Il existe un lien évident entre les souffrances de l’Europe de l’Est nazie et celle du Chili sous la dictature de Pinochet. La co-fondatrice, Laura Pizarro en dit : « Plus que tout autre travail, celui-ci nous a énormément ébranlés. Il y a tant de tristesse. » Celle-ci est véritablement transcendée de manière inoubliable.
Spectacle en langue espagnole, surtitré en français
Dans le cadre de la Semaine Internationale de la Marionnette en Pays Neuchâtelois, ce spectacle sera précédé d'une performance dès 19h15 :
Chambre séparée
un show de marionnettes de quelques minutes pour un spectateur unique, à regarder par le trou de la serrure !
Présenté par la compagnie tchèque ANPU, le dispositif sera installé au TPR et présentera deux spectacles selon le public : un mini cabaret coquin pour les adultes ou une version du Petit chaperon rouge pour les enfants...
adaptation théâtrale et mise en scène d'après Le Grand Cahier interprétation reprise du spectacle créé par la compagnie La Troppa en 1999 production | production déléguée de l'exploitation en Europe dans le cadre de la 14e Semaine Internationale de la Marionnette en Pays Neuchâtelois musique originale et interprétation scénographie du spectacle, costumes, masques, objets et machinerie lumière |
Agota Kristof
D’exil géographique en exils linguistiques, la vie et l’écriture d’Agota Kristof sont singulières, heurtées, et reflètent son sentiment profond de solitude, d’arrachement affectif, de rupture intime.
Elle naît en 1935 à Csikvánd, zone nord-occidentale de la Hongrie, annexée à l’Allemagne nazie, satellisée par l’URSS après la guerre. De langue hongroise, les occupants parlent allemand, puis l’obligent à s’exprimer en russe. Suite à l’écrasement de l’insurrection nationale de 1956, sa famille est menacée à cause des engagements politiques de son mari, opposant au régime totalitaire. Leur fuite et un plan de distribution des réfugiés hongrois mis en place par les autorités helvétiques les amènent à s’installer à Neuchâtel, désormais port d’attache.
Ouvrière dans une usine d’horlogerie, Agota Kristof se familiarise avec la langue française qui reste une langue profondément étrangère, confortant son altérité. Désirant raconter son enfance, elle écrit en 1986 son premier roman, Le Grand Cahier, aux Éditions du Seuil. Elle reçoit le Prix européen de l’Association des Écrivains de langue française. Elle écrit les second et dernier volets de la trilogie en 1988 et 1991, La Preuve et Le Troisième Mensonge.
Lauréate du Prix Kossuth 2011, l’une des plus importantes récompenses de l’Etat hongrois, elle s’est éteinte à Neuchâtel le 28 juillet de cette même année.
Cie Teatrocinema
Gemelos a été l’un des spectacles majeurs de La Troppa, compagnie créée en 1987. Dix-neuf ans plus tard, en 2006, « La Troupe » de ceux qui marchent d’un pas solide à l’heure de la dictature, se sépare en deux nouvelles compagnies.
Ainsi est née la compagnie Teatrocinema, réunissant un vaste groupe d’artistes issus de plusieurs disciplines et unis par un intérêt commun de la recherche de la beauté et de la poésie, de la narration, de l’image et de la musicalité.
A mi-chemin entre le théâtre et le cinéma, la troupe se dote également d’une nouvelle ligne de conduite : fondre, confondre les langages et les techniques des deux arts, pour qu’ils deviennent uniques et inséparables, pour créer l’illusion de voyager dans l’espace et le temps, pour rechercher aussi les conditions d’un exil rempli de rituels initiatiques, d’épreuves et de quêtes, questionnant sans cesse l’homme et « son jumeau », l’humanité.
Pour la saison 2011 – 2012, en complicité avec la Scène Nationale de Sète et du Bassin de Thau, la compagnie Teatrocinema propose de présenter en Europe, en alternance, les trois pièces de son répertoire actuel : Gemelos, Sin Sangre d’après Alessandro Baricco (créé en 2007) et L’Homme qui donnait à boire aux papillons, sa dernière création originale.
Enjeux de la reprise de Gemelos
Dans un va et vient entre passé et présent, la compagnie chilienne Teatrocinema reprend Gemelos et sa quête de l’absolu, infinie et irréductible, pour tenter de réparer l’irréparable. Entrechocs et entrelacs historiques et narratifs, le processus de travail de la compagnie Teatrocinema est singulier : elle construit un répertoire, création après création, avec Gemelos, Sin Sangre et L’Homme qui donnait à boire aux papillons, qu’elle ne cesse jamais de jouer, permettant un questionnement permanent de ses œuvres et une mise en regard de tous ses spectacles.
Comme dans Sin Sangre et L’Homme qui donnait à boire aux papillons, l’humanité est bouleversée par la guerre et dévastée par la douleur dans Gemelos, sorte de compilation d’apologues sans morale mais avec un questionnement éthique. Mise en abyme de leur propre histoire, celle du Chili dont les blessures ouvertes par Pinochet ne seront jamais refermées, Gemelos est le travail fondateur des membres de la compagnie Teatrocinema, Laura Pizarro et Zagal.
Dans un savant enchâssement narratif, le dispositif scénique tient du castelet de marionnettes et du théâtre d’objets, permettant des jeux de focales et autres effets narratifs. Mi-hommes, mi-automates, les comédiens chiliens cherchent les restes d’une humanité disparue. Quatrième protagoniste, la scénographie est imaginée et conçue comme un acteur, qui a sa part de jeu, d’illusion et de manipulation. Une scénographie dans une dynamique d’interaction avec les comédiens, entre castelet et cinéma, marque de fabrique de la compagnie Teatrocinema.
Le souci et l’ambition de travailler sans cesse les œuvres, les laisser reposer, les retrouver, à travers les années et les collaborations artistiques visent à l’exploration de tous les possibles d’une œuvre. Revisiter constamment son travail, pour comprendre comment représenter le monde au plus juste, comment questionner nos mémoires collectives.
Yvon Tranchant
réservez